Par Michel Hubault
Il est fort probable que le 24 janvier, Mégret créera son parti et qu'aux élections européennes, sa liste affrontera celle de Jean-Marie Le Pen. Tous les militants de la cause nationale déplorent cette situation. Beaucoup d'entre eux, même s'ils condamnent les procédés de l'ancien délégué général, estiment que cette division est d'autant plus malheureuse que rien sur le fond ne sépare Mégret de Jean-Marie Le Pen.
En réalité, contrairement à ce qu'affirment les médias, le conflit qui a éclaté le 5 décembre à la Maison de la Chimie, ne portait pas uniquement sur une querelle de personnes et de stratégie. Les aigris et aussi les personnes abusées ont été agrégées derrière Bruno Mégret par un noyau dirigeant d'hommes formés à l'école du GRECE, le laboratoire de la Nouvelle Droite. Ce conflit n'a pas éclaté plus tôt parce que pendant des années, ces gens ont avancé masqués dans le Front National, prétendant avoir changé.
LE COMPROMIS NATIONALISTE EST-IL POSSIBLE AVEC LA NOUVELLE DROITE ?
Le Front National réunit dans un heureux compromis nationaliste des personnalités aussi différentes que Georges-Paul Wagner de l'Action Française, le «républicain» Jean-Claude Martinez, nostalgique des Hussards noirs de la IIIe République, des catholiques militants, mais aussi des agnostiques, des protestants...
Est-il possible avec la Nouvelle Droite ? Pour cela trois conditions sont nécessaires :
la franchise entre les parties ;
l'accord sur l'essentiel, la sauvegarde de la nation française ;
quelles que soient les convictions religieuses de chacun, la reconnaissance du rôle essentiel joué par le catholicisme dans la construction de la civilisation française.
Mais la Nouvelle droite est une école de pensée qui mérite bien mal son nom : d'une part, son idéologie est un condensé de toutes les vieilleries de la gauche anti-chrétienne et anti-française, d'autre part, ses méthodes ne sont pas fondées sur la droiture, la franchise, mais sur la dissimulation, «l'entrisme».
UNE HAINE DU CATHOLICISME SEMBLABLE A CELLE DES FRANC-MAÇONS
C'est en 1968 qu'Alain de Benoist a créé avec Pierre Vial le GRECE, Groupe de Recherche et d'Étude sur la Civilisation Européenne, le laboratoire idéologique de la Nouvelle droite qui a forrnémessieurs Mégret, Blot, Le Gallou, Bardet...
Benoist voue au christianisme une haine digne de celle des franc-maçons du début du siècle. Comme Robespierre qui avait imposé le culte de la raison, Benoist veut lui substituer une religion artificielle : un paganisme desséché, intellectuel, n'ayant aucun rapport avec le polythéisme vigoureux de nos ancêtres. Ce polythéisme témoignait d'une attente qui trouvera sa réponse dans le christianisme. Le paganisme néodroitiste n'est qu'un masque : comme Nietzsche, l'un de ses maîtres à penser, mais aussi comme Marx, Benoist prétend remplacer Dieu par un homme nouveau, le surhomme.
Ce que la Nouvelle Droite rejette dans le christianisme c'est son universalisme, sa certitude qu'il existe une nature humaine et que par conséquent, devant Dieu, tous les hommes, quelle que soit leur race sont égaux. Cette haine de vingt siècles de christianisme épargne en revanche l'Islam et le Judaïsme. Vial écrivait ainsi dans le numéro 33 d'Éléments : « Ma critique ne vise pas la culture juive, dont les siècles n 'ont cessé de prouver la richesse et la singularité. Elle vise explicitement le christianisme. »
L'EUROPE DES RÉGIONS CONTRE LA FRANCE
La France présente à leurs yeux trois tares : elle est la Fille aînée de l'Église ; les rois capétiens ont construit notre nation contre le saint empire romain germanique, c'est-à-dire contre l'Europe ; contrairement à l'Allemagne, la France n'est pas une race, mais une civilisation qui, après avoir agrégé des peuples aussi différents que les Gaulois, les Latins et les Germains, s'est étendue en Afrique, en Asie et en Amérique.
Or les gens de la Nouvelle droite refusent la conception à la fois enracinée et universaliste du nationalisme à la française. Leur seule ambition est le repli frileux sur le petit continent européen, à l'ombre de l'Allemagne. Ce qu'ils aiment ce n'est pas l'Allemagne catholique rhénane ou bavaroise, l'Allemagne qui christianisa l'Europe orientale, mais « la superbe brute blonde » de Nietzsche, la Germanie sauvage qui refusa la civilisation romaine, l'Allemagne de Luther dans ses aspects les plus agressifs et les plus révolutionnaire. Cette attirance pour notre ennemi hèreditaire est aussi une constante de la gauche française.
Leur idéal, une Europe des régions dans laquelle disparaîtraient les États nations et notamment la France.
Ces idées sont complètement étrangères à la mentalité française. Les gens de la Nouvelle droite le savent. C'est pourquoi pour les imposer à l'opinion, ils pratiquent l'«entrisme» dans des organisations plus vastes, reprenant à leur compte la maxime léniniste « la fin justifie les moyens », y compris le mensonge.
LA NOUVELLE DROITE UNE FRANC-MAÇONNERIE DANS LE FRONT NATIONAL
De 1975 à 1985, elle a pratiqué l'entrisme dans les milieux de la fausse droite : au Spectacle du Monde, au Figaro-Magazine. Au RPR, son principal agent a été Blot, à l'UDF, Le Gallou dans un rôle plus modeste. Quant à Mégret et à Bardet, ils ont tenté de créer un parti, les Comités d'Action Républicaine, les CAR.
En 1985, constatant leur échec, ils investissent un parti, que jusqu'alors ils méprisaient, le Front National, mais qui depuis 1984 s'affirme comme une force politique d'avenir.
Sur la photographie de leur « Conseil national extraordinaire », réuni en secret dans un hôtel parisien, le 13 décembre, figurent au premier rang : Mégret, Le Gallou, Blot et Bardet. C'est-à-dire le noyau dirigeant (Vial est légèrement en retrait). Les autres personnes présentes sont, soit issues de la même écurie, soit des ambitieux à qui on a promis des places, soit des naïfs abusés. Ces derniers déchanteront vite, quand ils s'apercevront que leur ambition ou leur naïveté auront été mises au service d'une idéologie bien particulière.
En effet, depuis leur arrivée au Front National, Mégret, Blot, Le Gallou, Bardet, et même Vial... ont tous affirmé qu'ils n'avaient plus rien à voir avec la Nouvelle droite.
En réalité, ils reconstituaient des réseaux plus ou moins discrets, en réactivaient d'autres, où ils se retrouvaient, tels Domus, Europe Jeunesse, Nouvelle Résistance, Terre et Peuple...
Dans le Front National, ils constituaient une tendance organisée, visant selon la terminologie marxiste à s'emparer de l'appareil du Mouvement. Mégret nommait à la tête de la délégation générale des anciens du GRECE : Bariller, rédacteur en chef de La lettre, Bardet d'Identité, Vial, directeur adjoint de l'IFN, les frères Olivier à la propagande... Au secrétariat général ils détenaient des postes clés : les fédérations avec Timmermans, les élus avec Le Gallou... En 1993, ils obtenaient la dissolution du Cercle National des Étudiants de Paris au profit du Renouveau étudiant, dont le président d'honneur était Vial.
Nous avons tous été plus ou moins leurs dupes, allant parfois jusqu'à être émus par leur prétendue évolution. Nous avons été nombreux à croire que Mégret, pur pragmatique, admirateur de Bonaparte était complètement détaché d'eux, que Blot était sincère... Vial ne nous a pas trompés longtemps. Dès 1994, il créait son association Terre et Peuple, dans laquelle se retrouvaient sous une forme vulgarisée tous les lieux communs et toutes les outrances de la Nouvelle droite. Mais Vial était peut-être l'arbre qui cachait la forêt.
Cependant, lorsque la crise a éclaté, ils se sont tous retrouvés dans le même camp, celui de Mégret.
Aujourd'hui, leur tentative de conquête du mouvement ayant échoué, ils quittent le Front National. Est-ce un bien ? Oui, car ces gens n'ont renié ni leur idéologie ni leurs méthode d'entrisme. La crise a eu cet effet bénéfique de révéler qui ils étaient. Leur investissement du Front National pendant treize ans a aussi eu une influence négative sur la progression du mouvement. Combien de militants, dévoués et brillants, ont été marginalisés, «barrés», parce que fichés «trop catho», «trop lepénistes»... ? Combien d'électeurs avons nous perdu, déçus par leurs discours technocratique, aseptisé sur des sujets comme les méfaits de l'Europe, l'avortement* ?
Désormais, les néo-droitistes ont l'occasion de défendre au grand jour leurs idées. Qu'ils la saisissent. A défaut d'avoir notre amitié, ils gagneront notre estime.
RENDEZ A CESAR CE QUI EST A CESAR ET A DIEU CE QUI EST A DIEU
« Gott mit uns ! » (Dieu est avec nous). Telle était la devise inscrite sur les ceinturons des soldats de l'armée impériale allemande qui combattaient la France. Apparemment messieurs Mégret, Le Gallou, Blot, et leurs amis ont la même prétention : dans un document intitulé La lettre du Front, ils ont cru nécessaire de publier une liste de « personnalités catholiques et patriotes » les soutenant. Cette initiative est aussi ridicule qu'éclairante.
Elle est ridicule. Dans un pays, dont 90% de la population est baptisée, il n'est difficile de faire signer une quarantaine de catholiques, quitte à recruter de curieux paroissiens, comme ce « catholique patriote » qui n'a pas fait baptiser ses enfants. Le parti communiste, lui-même, n'a aucun mal à publier des listes encore plus longues de « personnalités catholiques », parmi lesquelles se retrouvent des curés, voire des
évêques. Lénine les appelait « les idiots utiles ». Surtout, le Bon Dieu a bien autre chose à faire que de se prononcer sur l'opportunité de convoquer un congrès d'un parti politique, fut-il « extraordinaire » et fut-il même celui du Front National.
Mais cette volonté d'afficher des « personnalités catholiques » révèle une méconnaissance du monde catholique français et une gêne. Dans les relations entre la politique et la religion, deux écueils sont à éviter : la séparation et la confusion. La première attitute est celle des dirigeants de notre republique, qui, comme Chirac, approuvent la légalisation de l'avortement parce qu'ils refusent toute subordination de la loi civile à la loi morale. Quant à la confusion, elle caractérise les cultures musulmane et juive, et pou une certaine part le monde protestant, anglo-saxon (les sectes puritaines) et allemand.
En réalité si les « mégrétistes » se sentis obligés de s'abriter derrière des « cautions » catholiques, c'est parce qu'ils sont gênés. Leur noyau dirigeant étant issu du GRECE, ils ne veulent pas apparaître comme les représentants de la Nouvelle droite païenne.
Pour notre part, notre opposition à la secte « greciste » n'est pas religieuse mais politique. A ceux qui veulent nous rejoindre, nous ne demandons qu'une chose : aimer la France et sa civilisation.
M.H.
* Bruno Mégret avait interdit dans son quotidien, le Français, que soit abordé le sujet de l'avortement. Dans le même temps, pour se dédouaner auprès des catholiques, il lançait la Ligue pour la vie.
Source : Reconquête - n°155 - Décembre 1998 / Janvier 1999.