jeudi, 26 juin 2008

Hommage à Jean Mabire par Pierre Vial en 2006

Le ciel est gris. Jean Mabire (les siens et ses vieux amis l’appelaient Maît’Jean, selon la tradition normande) a rejoint la Grande Armée, à la fin de ce mois de mars qui est dédié au dieu des armées. Il est parti en viking, affrontant avec un serein courage son destin, comme les héros de son compatriote Pierre Corneille.

HOMMAGE à JEAN MABIRE
envoyé par
robertofiorini

L'hommage de Pierre Vial à notre camarade Jean Mabire le 27 mai 2006 à Chateau-Gaillard.

J’ai de la difficulté à écrire ces lignes. Comme si elles me confirmaient qu’il n’est plus là. Mais ce qui m’aide, c’est de savoir qu’il est toujours là. Il marche en esprit dans nos rangs, pour utiliser ces mots que nous réservons aux nôtres. A ceux dont l’honneur s’appelle fidélité. Si cette devise s’applique à quelqu’un c’est bien à lui. Lui que j’ai toujours trouvé à mes côtés quand la houle se faisait dure et que le navire peinait à tenir le cap.

Il avait dix-huit ans en 1945. Il avait connu les derniers feux d’un Francisme qui a suscité tant d’enthousiasme, de dévouement, d’engagement. Au sortir d’une guerre qui avait confirmé, après celle de 14-18, le grand suicide de l’Europe, il s’était retrouvé, très naturellement, au coude à coude avec des garçons de son âge, dont certains – parce qu’ils avaient quelques mois de plus que lui – avaient pu vivre de près le crépuscule des dieux. Communauté, jeunesse, solstice, chant : j’ai toujours à portée de main un carnet, daté du 19 juin 1948, sur lequel ces mots figurent et dont la couverture beige porte un dessin représentant un bûcher décoré d’une roue solaire marquée de runes. Pas de signature. Mais les initiés reconnaissent au premier coup d’œil la patte de ce remarquable dessinateur qu’est  Maît’Jean (je préfère décidément utiliser le présent pour parler de lui). Un talent, allié à celui de l’écriture, qu’on retrouve dans Viking, qu’il dirige dès le premier numéro (mars 1949). Ces "Cahiers de la jeunesse des pays normands" annoncent la couleur : "Nous avons découvert dans le vent du Nord la certitude et la réalité. Venus de Paris, venus d’ailleurs, nous retournons vers notre peuple et vers notre sol". L’aventure, exaltante, de Viking, a duré jusqu’en 1958. A cette date il a troqué le stylo contre le PM. Rappelé en Algérie comme lieutenant de réserve, au sein du 12e bataillon de chasseurs alpins qui opère dans les coins les plus pourris de la frontière tunisienne, il commande un commando de chasse. Une expérience marquante, qu’on retrouve dans son livre Les Hors la loi (1968, réédité en 1976 sous le titre Commando de chasse).

Revenu, dans la vie civile, à son métier de journaliste (il était entré en 1956 à La presse de la Manche), il est l’adjoint de Philippe Héduy à L’Esprit Public. C’est dans les colonnes de cette revue composite que je le découvre et la lecture de chacun de ses articles est pour moi fulgurante (au sens étymologique du mot : ses textes portent la foudre, en particulier ceux qui insistent sur la nécessité d’une synthèse entre nationalisme et socialisme). Lorsqu’il rejoint la communauté de camaraderie à laquelle j’appartiens, en devenant rédacteur en chef d’Europe Action, j’exulte. Puis nous vivrons ensemble l’aventure du GRECE.  Et celle d’un mouvement de jeunesse cher à notre cœur. Depuis nous ne nous sommes jamais quittés, vérifiant à chaque occasion, année après année, à quel point, sans même nous consulter, nous réagissions de la même façon. Vis à vis des événements, des grands débats, des hommes que nous avons côtoyés ou croisés. Dès la création de Terre et Peuple, j’ai eu son approbation et son appui. A la Table Ronde de l’automne dernier il était là. Stoïque. Très fatigué (cela se lisait dans ses yeux). Mais il était là. Heureux de dédicacer ses livres à de jeunes lecteurs inconnus, de parler avec les vieux amis. D’être au sein de son clan.

Articles de revues, livres : ils se sont accumulés, au fil du temps, grâce à une vitalité créatrice dont peu d’écrivains sont capables. En écrivant ces lignes j’ai devant moi, sur les rayons de ma bibliothèque, la cohorte impressionnante des livres de Jean. Lui-même disait qu’il ne savait pas très bien combien il en avait fait… Il n’est pas de legs plus précieux que celui-ci. J’aurai l’occasion, dans un article de la revue Terre et Peuple, d’évoquer certains souvenirs personnels concernant la rédaction de certains d’entre eux. Mais tous, à des titres divers, ont eu vocation à faire vibrer des échos chez les âmes ardentes. Combien de jeunes garçons et de jeunes filles ont entendu l’appel de la voix des ancêtres en lisant un livre de Jean ? En cela, mais aussi en bien d’autres façons, il aura été un éveilleur. "Eveilleurs de peuples". C’est lui qui a trouvé cette magnifique formule pour désigner ceux qui, un jour, dans un pays, ont appelé leur peuple à la vie : "Lève-toi et marche !". Par l’écriture, par la parole, par l’action.

Pierre Vial

source: Terre et Peuple

jeudi, 01 mai 2008

Gustave Thibon

L'Académie Française a

reconnu en Gustave Thibon, en lui discernant le Grand prix de littérature de l'Académie française

en 1964, et le Grand Prix de philosophie de 2000, l'homme qui, en France, aura le mieux récapitulé cesdeux millénaires de christianisme

marqués à l'origine par les idées grecques et romaines et, à la fin, par l'esprit réducteur de la science moderne. Gustave Thibon est né à

Saint-Marcel d'Ardèche le 2 septembre 1903. Avant d'être autodidacte, dès son plus jeune âge, il reçut de son père les nourritures

intellectuelles. Contraint d'abandonner l'école à l'âge de 13 ans pour assurer la subsistance de sa famille, Gustave Thibon sera toute

sa vie animé par une intense soif de connaître. Sa jeunesse aventurière le conduit à Londres, en Italie puis en Afrique du Nord

pendant son service militaire. Il apprend l'anglais, l'italien et fait connaissance avec Nietzsche. Les horreurs de la guerre de 1914-

1918 le marquent profondément et le confirment dans son rejet du patriotisme revanchard et de la démocratie, qu'il décrira ainsi :

" Un régime étranger à la nation, qui vit de notre substance et nous empoisonne de ses toxines " À l'âge de 23 ans, il revient au

mas familial et se remet à l'étude et découvre la littérature, tout en poursuivant le travail de la terre. Il s'adonne alors à l'étude des mathématiques, de l'allemand,

du latin et du grec ancien pour satisfaire un appétit de connaissance qui prend désormais le pas sur le goût de l'aventure. Au

contact de maîtres comme Hegel, Thomas d'Aquin, Nietzsche, mais aussi Saint Jean de la Croix et Thérèse de Lisieux, il développe une pensée d'une extraordinaire

fécondité qui n'est inféodée à aucune mode et qui échappe à tout encadrement. Son écriture est à la fois poétique, prophétique

et mystique. Penseur monarchiste et catholique, souvent présenté comme un "philosophe paysan", il a publié plus d'une vingtaine d'écrits, abordant

des sujets comme la présence de la foi, la domination de la technique. Son premier ouvrage, en 1934, est La Science du caractère.

Il publiera ses principales oeuvres à partir de 1960: Notre regard qui Manque à la lumière,L'ignorance étoilée, Le voileet le masque, L'illusion féconde

.Dans Diagnostics,l'Equilibre et l'Harmonie, ou ses articles dans la NationFrançaise se trouve l'essentiel

de sa pensée politique.Son monarchisme est voisin de celui de Maurras, fondé sur une alliance de réalisme et d'héritage, et sa politique s'appuie sur le

double souci de l'être et de l'Ordre. Pour ce qui est des moeurs et des différents modes de s'engager dans l'existence, il critique le libéralisme et le socialisme,

et veut " substituer, comme critère de l'effort d'un homme et de sa place dans la hiérarchie, lesvaleurs vitales et spirituelles aux valeurs financières ". Il s'est aussi prononcé contre la fausse unité européenne

L'un des événements les plus marquants de sa vie est sa rencontre avec Simone Weil. C'est en 1941qu'il accueille cette dernière

dans sa ferme en Ardèche. Chassée de l'université parce que juive, elle lui confie le manuscrit de La Pesanteur et la grâce, qu'ilpublie en 1947.Parmi ces oeuvres, penchons nous plus particulièrementsur

Notre regard qui manque à la lumière, paru......en 1995, qui nous parlemerveilleusement de Dieu. " La voix solitaire qui sait réveiller dans l'homme le Dieu endormi ", telle est la voix que ce livre nous fait

entendre. Ce Dieu en nous parfois s'éveille, il se cherche et nous le cherchons, il nous aime et nous l'aimons, mais nous ne le savons

guère. Nous sommes aveuglés par des apparences éblouissantes, divertis par des attraits tangibles, mais restons toujours assoiffés

d'amour et de vérité. Cette voix éclate en formules fulgurantes qui débusquent erreurs et hypocrisies, qui projettent la lumière jusqu'au

fond de nous-mêmes. Enfin, Ils sculptent en nous le silence permet de découvrir toutes les raisons de franchir des siècles pour

se plonger dans certains auteurs. Gustave Thibon, enraciné dans son terroir,nourri par une culture universelle, sut toujours entretenir

l'espérance d'un sursaut de civilisation face aux nuages les plus sombres, et sait nous la transmettre.Du jeune philosophe à l'effrayante

érudition et à l'irréprochable dialectique scolastique des années 1930, au vieux sage de la fin du siècle (il meurt en janvier

2001), la continuité est admirable, même si les accents se sont déplacés." Un maître ?Non : je s u i s l'un de vous, je marcheet je cherche avec vous : je n'ai pas de disciples, j'ai des amis ". Des amis qui lui sont reconnaissants. Car si

Gustave Thibon est un guide admirable, c'est que luimême est guidé par l'admiration, laquelle n'obscurcit jamais son discernement, ni cette capacité de rendre

aux oeuvres dont il parle toute leur signification et toute leur portée.

mardi, 15 janvier 2008

Dominique Paoli

  

Après de brillantes études d'histoire à la Sorbonne, Dominique Paoli est devenue journaliste. Elle a collaboré durant vingt ans au magazine "Point de Vue / Images du Monde", où elle a dirigé le service historique. Elle écrit actuellement dans plusieurs journaux spécialisés.

Elle s'est associée à Anne Collin (professeur d'histoire, mère de famille nombreuse, et ancienne assistante de Jean Ferré dans les premières années de Radio Courtoisie) pour diriger un libre-journal essentiellement consacré à l'histoire (des têtes couronnées). Anne Collin avait commencé à diriger seule ce libre-journal du jeudi soir, une semaine sur quatre.
Le caractère historique de leur libre-journal est mis en exergue par son générique tiré de l'opéra les "Indes Galantes" de Jean-Philippe Rameau.

En 2004, suite à la démission de Pierre Chaunu pour raison de santé (il dirigeait le livre du jour les "mardis de la mémoire", émission hebdomadaire d'une heure également historique), Anne Collin et Dominique Paoli ont pris sa suite sur proposition de Jean Ferré (libérant ainsi un créneau le jeudi soir pour le libre-journal de Bernard Lugan) en conservant le titre de l'émission (mais pas l'ancien générique, tiré des suites pour violoncelle de J.S. Bach)

Dominique Paoli défend la royauté et souhaite la restauration du trône de France. Elle est une admiratrice inconditionnelle de Charles Maurras, dont elle connaît l'œuvre et la pensée sur le bout des doigts et dont elle fréquente les descendants (Nicole et Jacques(+) Maurras). Elle ne manque par ailleurs jamais l'hommage annuel rendu à Maurras, en Provence (auquel assistait fidèlement le regretté Jean-Marc Varaut, avocat royaliste).

Dominique Paoli se bat également pour la reconstruction du Chateau des Tuileries, en bordure du jardin éponyme. Le château des Tuileries a été incendié dans la nuit du 23 au 24 mai 1871 par les troupes insurgées de la Commune. Le malheureux château était gravement ravagé, mais pas anéanti. En 1882, la chambre des députés a voté la démolition des ruines de ce château, qui refermait les 2 branches du Louvre.
http://napoleontrois.free.fr/tuileries.htm
Les auditeurs de Radio-Courtoisie ont été tellement nombreux à téléphoner pour témoigner leur soutien lors de l'émission de 90 minutes qu'elle a consacré à ce sujet, qu'il a été décidé de créer une nouvelle rubrique périodique dénommée "chronique des Tuileries" dans laquelle les auditeurs seront tenus au courant des avancées du projet.

Notre charmante historienne n'hésite pas non plus à s'engager pour des causes contemporaines et dramatiques. Ainsi, son nom figure sur la pétition du Collectif "Non à la Guerre", qui dénonce l'agression de la Serbie du 24 mars 1999, par un bombardement effectué par une coalition militaire sous direction de l'Otan, à laquelle participait l'armée française sur décision du gouvernement (le parlement n'ayant pas été consulté).

Dominique Paoli est également vice-présidente de l'œuvre des Saints Anges


BIBLIOGRAPHIE
"Henriette, Duchesse de Vendôme", Editions Racine (11/2000)
"Sophie-Charlotte, Duchesse d'Alençon", Editions Racine (04/1999)

"Fortunes et infortunes des princes d’Orléans", Editions Artena (04/2006)
"Clémentine Princesse Napoléon 1872-1955", Editions Duculot (01/1994)

"Maxime ou le secret du Général Weygand", Editions Racine (11/2003)
"Au-delà du mythe" (1995),
complété par : "Il y a cent ans, l'incendie du Bazar de la Charité" (1997)

"Nicolas II et sa famille", Editions Flammarion (en collaboration avec Cyrille Boulay)


CITATION

"Il faudrait à la France une Jeanne d'Arc et un Charles Martel"

dimanche, 17 juin 2007

Dumezil chantre de l'indo-européen

I. Biographie de Georges Dumézil

Georges Dumézil avait vraiment la vocation de la mythologie puisque dès son plus jeune âge, il se régalait la lecture d'Héraclès ou des contes de Perrault et que, dès le secondaire, il s'initiait au sanscrit. Pourtant, il a failli hésiter à la fin de l'enseignement secondaire entre les sciences et les lettres. [...] Reçu à l'Ecole Normale Supérieure en 1916, il n'y reste que quelques mois avant d'être mobilisé l'année suivante. Il a raconté à la fin de sa vie ce que l'épreuve de la guerre avait représenté pour lui, comment il avait dû abandonner les péripéties du siège de Syracuse pour être plongé dans la guerre en train de se faire. [...] [I]l est nommé en 1920 professeur au lycée de Beauvais, mais il n'a pas la vocation de l'enseignement secondaire. Au bout de six mois, il se fait mettre en congé. Il est lecteur à Varsovie pendant quelques mois, puis, tout en vivant d'expédients [...] il commence la rédaction de sa thèse qu'il soutiendra en 1924 [...].

Le Festin d'Immortalité essaie de reconstituer une mythologie de la boisson sacrée chez les peuples indo-européens : l'ambroisie chez les Occidentaux, l'amrta chez les Indiens. Dès 1939, Dumézil prendra ses distances par rapport à ce livre, dans lequel "un problème important avait été entrevu mais mal posé". [...] Durant les années qui suivent, Dumézil persiste à reprendre les anciens problèmes posés, avec un résultat peu concluant, par la mythologie comparée du XIXème siècle, dans un e optique inspirée à la fois par le naturalisme de James Georges Frazer (dont le monumental Rameau d'or domine toute la recherche mythologique et folklorique de cette periode) et par la linguistique : le point de départ demeure, comme chez ses précurseurs malheureux du XIXème siècle, des équations onomastiques. [...] Suivront deux volumes plus petits, mais inspirés par la même démarche, Ouranos-Varuna (1934) et Flamen-Brahman (1935). Par la suite Georges Dumézil a répudié ces ouvrages inspirés par une méthode erronée dans son principe [...].

L'accueil reçu par ces reconstructions hasardeuses est pour le moins reservé, et même souvent franchement hostile. Nilsson, qui domine alors l'histoire de la religion grecque, fait un compte rendu très critique du Festin d'immortalité. Meillet lui-même, qui a d'abord imposé Georges Dumézil, prend progressivement ses distances, car l'entreprise de son jeune disciplelui paraît de plus en plus hasardeuse et il ne veut pas compromettre son statut de chef d'école en favorisant la répétition des impasses du XIXème siècle. Il fait un compte-rendu très prudent du Festin d'immortalité et conseille à Dumézil de poursuivre sa carrière hors de France car il n'y a pas de place pour lui dans l'université française.

En 1925, Dumézil est nommé professeur d'histoire des religions à l'université de Constantinople. [..] Il passera à Constantinople six années [...] C'est là qu'il commence à étudier la linguistique caucasienne. En 1931, il publiera La langue des Oubykhs, peuple que l'on croyait disparu depuis son grand exode consécutif à la conquête russe à la fin du XIXème siècle et qui n'était connu que par les travaux très fragmentaires et imparfaits de l'Allemand Adolf Dirr qui les avait redécouverts. De 1931 à 1933, il est enfin lecteur à l'université d'Upsal où il s'initie aux langues scandinaves.

Rentré en France, il se trouve dans une situation difficile. Sur un plan institutionnel, un élève abandonné par son maître, surtout quand celui-ci a la stature d'un Meillet, n'a plus guère d'espoir de faire une carrière dans l'université; sans poste, il travaille pendant quelques mois pour le quotidien Le Jour, dans lequel il tient une chronique de... politique étrangère. Sur un plan scientifique, ses recherches mythologiques ont abouti à un échec et il songe à se vouer entièrement à la linguistique caucasienne et arménienne à laquelle ilconsacre neuf livres entre 1931 et 1938.

Deux hommes providentiels vont le sortir d'affaire. Sylvain Lévy le prend sous sa protection à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes et l'impose comme chargé de conférences en 1933, puis comme directeur d'études en 1935. Sur un plan scientifique, il va suivre pendant trois ans les conférences du sinologue Marcel Granet qi lui apprend "à trente-cinq ans passés ce que doit être une explication de texte". Va pouvoir s'ouvrir à partir de 1938 la deuxième periode de la recherche dumézilienne.

 

En 1930, dans un article du Journal asiatique, Dumézil avait mis en évidence une structure sociale commune aux Indiens, aux Iraniens et aux Scythes, fondée sur une tripartition de la société. Mais la hiérarchie des trois classes n'étaient pas encore fixée (chez les Scythes, les guerriers l'emportent su les magiciens), et surtout Dumézil n'avait absolument pas conscience de l'importance de la division qu'il venait de mettre en évidence [...]. Deux ans plus tard, dans la même revue, le linguiste Emile Benveniste reprenait la même démonstration et lui donnait plus d'ampleur en montrant qu'il ne s'agissait pas seulement de structure sociale, mais d'une conception du monde présente dans tous les secteurs de la société indo-iranienne. Mais à ce moment-là, Dumézil se concentrait encore sur l'idéologie royale et il n'avait songé à aucun rapprochement avec les Indo-Européens occidentaux.

Le déclic va se produire seulement à la fin de l'année 1937 ou au printemps 1938, lors de la préparation d'un de ses cours à l'Ecole pratique des Hautes Etudes. Dumézil a soudain l'intuition de l'existence, "à côté de l'organe double que forment le rex et le flamen dialis, d'un autre ensemble : la hiérarchie, sous le rex et au-dessus du pontifex maximus, des trois flamines maiores et par conséquent des dieux qu'ils servent, Juppiter, Mars, Quirinus". Cette triade sacerdotale lui paraît faire le pendant des triades "sociales" observées chez les indo-européens orientaux, et il en tire la conclusion que cette tripartition des activités ou des catégories sociales est le reflet d'un panthéon et, plus généralement, d'une vision du monde qu'il appellera plus tard une idéologie [...] L'accueil des sociologues est d'emblée très favorable : Marcel Granet adhère au schéma proposé, de même que Marcel Mauss. Chez les philologues, Benveniste, qui, comme les autres élèves de Meillet, avait réagi négativement aux premiers écrits de Dumézil, se rallie peu après. En revanche, la réaction des historiens est plus circonspecte : Piganiol exprime une réserve qui se transformera bientôt en hostilité militante.[...] Mais à l'étranger, certains lecteurs qui deviendront illustres adoptent le schéma proposé dès qu'ils en ont connaissance : le celtisant Myles Dillon en Irlande et surtout l'iranisant Stig Wikander en Suède, qui apportera une contribution capitale en 1947 en montrant la structure trifonctionnelle de la grande épopée indienne, le Mahabharata.

Une fois sa découverte faite, Dumézil entreprend de la vérifier dans les différents secteurs de la mythologie indo-européenne. La mythologie germanique est la première à bénificier de cette relecture [...]. Le premier cours qui entreprend d'appliquer le shéma triparti en 1938-1939 est consacré à la première fonction, celle de la souveraineté. [...] Dumézil va montrer le caractère double de la fonction souveraine avec les couples Juppiter-Dius Fidius à Rome, Mitra-Varuna en Inde... Dès le départ de l'enquête sur la trifonctionnalité, le parti de Georges Dumézil est fixé et il n'en variera pas pendant pendant près de vingt ans : malgré toutes les critiques que sucitera une telle démarche, il va multiplier les explorations sur des domaines bien délimités, remettant à plus tad l'esquisse d'une synthèse [...]. Les petits livres des années quarante et cinquante ne sont que les conclusions de ses cours aux Hautes Etudes et au Collège de France rédigés dans des délais étonnament courts [...]. Dans tous ces livres, les trois fonctions occupent évidemment la première place, mais celle-ci n'est pas pour autant exclusive, contrairement à ce que soutiendront plusieurs critiques. Dumézil s'est parfois agacé de voir son travail ramené à une seule formule. A côté de ce thème essentiel, l'enquête met progressivement en évidence d'autres aspects de l'idéologie indo-européenne : le caractère double de la souveraineté, l'existence d'une déesse multivaente, les guerres de fondations, les rituels de l'Aurore... L'histoire s'enrichit ainsi d'une frange d'"ultra-histoire"; de vieilles questions passionnément débattues par les historiens et les philologues reçoivent un éclairage nouveau, qu'il s'agisse d'un problème aussi fondamental que l'histoire des origines de Rome ou d'un point particulier comme le refus des druides de mettre leur savoir par écrit. De telles relectures sucitent naturellement des oppositions véhémentes : "Vous ouvrez des fenêtres, alors forcément, ça fait des courants d'air", lui déclare un des maîtres de l'Université. Mais elles reçoivent aussi des appuis de poids : outre Benveniste, l'helléniste Louis Robert, le latiniste Jean Bayet... En 1948, Dumézil entre au collège de France.

A la fin des années cinquante, les "rapports de fouilles" presque annuels s'arrêtent, concurrencés par un retour en force de la linguistique cauasienne quelque peu délaissée depuis la guere : en 1954, Dumézil a retrouvé des Oubykhs parlant leur langue (la nation oubykh, réfugiée en Turquie, trop peu nombreuse pour conserverson identité en exil, s'est fondue dans l'ensemble tcherkesse), et il a fébrilement entrepris de compléter et corrigerses descriptions trop "impressionnistes" d'avant-guerre; en dix ans, de 1957 à 1967, paraîtront sept volumes et des dizaines d'articles, l'oeuvre étant couronnée par Le Verbe Oubykh, paru en 1975, "somme descriptive et comparative, portant sur la caucasique du Nord-Ouest dans son ensemble, mais aussi chef d'oeuvre d'analyse syntaxique et sémantique" (Charachidzé), cosigné par son informateur Tevfik Esenç, le dernier des Oubykhs à parler correctement sa langue.

La mythologie indo-européenne subit logiquement le contrecoup de cette activité linguistique : plusieurs titres annoncés [...] ne verront pas le jour. Entre 1959 et 1966, aucun livre de mythologie indo-européenne ne paraît. Mais ce temps d'arrêt correspond aussi à la préparation de la troisième phase de l'oeuvre dumézilienne : "Averti par la sagesse étrusque, je surveillais l'approche de la onzième hebdomade, seuil au-delà duquel il n'est plus permis à l'homme de solliciter la générosité des dieux. Le temps venu, j'ai donc entrepris d'établir un tableau ordonné , et une fois encore contrôlé, de ce que cette multiplequête me paraissait avoir dégagé de probable." Les bilans sont des livres beaucoup plus gros que leurs prédécesseurs, destinés "à fournir à l'autopsie un cadavre aussi propre que possible". Entre 1966 et 1979, douze bilans paraissent, entièrement nouveaux ou refondant des études antérieures.

Dans les années quatre-vingt, Dumézil améliore encore un ouvrage ancien, ainsi que l'un de ses tout premiers bilans. Pris par le temps, il renonce à mettre en chantier de nouveaux ouvrages et se "résigne à publier en forme d'esquisses desprojets, des dossiers qui méritent mieux sans doute, mais auxquels [ il ne peut ] plus consacrer les mois, les années qu'il faudrait. D'autres écoliers s'en inspireront peut-être, ou du moins les mettrons à l'épreuve". Trois volumes d'esquisses paraîtront entre 1982 et 1985. Georges Dumézil travaillait au quatrième volume lors de sa mort, le 11 octobre 1986.

             D'après Georges Dumézil, Mythes et dieux des Indo-européens, Hervé Coutau-Bégarie


II. Problèmes duméziliens

Ce furent donc plus de soixante années qui furent consacrées par Dumézil aux études indo-européennes. Toutes ces études (grammaires, mythologie, littérature, poétique, droit etc.) reposent sur cette hypothèse forte et rarement contestée aujourd’hui, à savoir qu’a existé, il y a environ six mille ans et vraisemblablement dans le sud de l’actuelle Russie, un peuplement relativement homogène tant pour la langue, les institutions politiques que pour les idées religieuses. Cet indo-européen, la langue, et ces Indo-Européens ainsi que les langue et les civilisations (celtique, grecque, germanique, latine, slave, hittite, indo-iranienne etc.) qui en sont issues par évolution et fractionnements successifs, représentent donc le domaine historique indo-européen. C’est l’objet, le référent que toutes les études comparatives indo-européennes tentent de restituer, même lorsqu’elles n’en examinent qu’un aspect ou un fragment (la religion, le panthéon, la langue et, à l’intérieur de ceux-ci, tel dieu, telle formule, tel mot…).
Loin de ce domaine, trop mal et trop peu connu, s’étend donc celui des connaissances et des hypothèses qu’à l’époque moderne les savants et les universitaires ont rassemblées sur cette question. Ici comme ailleurs, la constitution de ce domaine de savoirs ne s’est pas faite pas à pas, régulièrement, de manière cumulative et rectiligne. Comme tant d’autres, sa mise en place traduit les préjugés, les incertitudes, les controverses successifs d’une histoire des idées qui s’étend sur deux siècles environs, puisque l’exploration du monde indo-européen n’a commencé que dans les dernières années du XVIIIe siècle. De même le domaine indo-européen de Dumézil s’est-il développé à la fois en s’opposant aux thèses qui l’avaient précédé et dans le cours d’un mouvement original qui fut alimenté par des idées , des emprunts, des transpositions, des préférences philosophiques et des rencontres imprévisibles.
Les conditions particulières dans lesquelles doivent être menées les études indo-européennes imposent et définissent la seule méthode utilisable. En effet, toute démarche, toute analyse se doit d’y recourir à une forme ou à une autre de comparatisme. Les Indo-Européens n’ayant laissé aucun témoignage direct, écrit, de leur langue, de leur religion, de leurs institutions, de leurs littératures, des fragments de ces dernières ne peuvent être aperçus que si on les a d’abord reconstitués grâce à d’indispensables analyses comparatives. Ces reconstitutions, toujours fragmentaires et partielles, représentant ailleurs la principale, si ce n’est la seule finalité de ces études. C’est en effet en comparant des fossiles conservés dans au moins deux langues, deux cultures, deux religions… indo-européennes, issues elles-mêmes de la langue, de la religion primitives que l’on peut espérer restituer à la préhistoire indo-européenne l’un de ses biens. Dans de telles conditions, si précaires et si incertaines, il est évident que lesdits objets restitués par la comparaison sont tous des faits discursifs ou linguistiques : règles phonétiques ou morphologiques, systèmes prosodiques, fragments de mythes ou d’idéologie, traits institutionnels, caractères épiques, onomastique divine etc. Ainsi, et il y a sans doute quelque chose de très poétique dans cette affaire, la « réalité » indo-européenne qui a survécu aux millénaires et que l’on atteint par des comparaisons, ne représente jamais que ce qui en fut la part la plus immatérielle. On comprend dès lors le sens de cette très nette affirmation de Dumézil :
Je ne me représente pas les Indo-Européens, je n’essaie pas de les « voir » : type ou types physiques, vêtements, parures, armes, réalités sociales même. Ce serait un jeu. Ils sont pour moi une nécessité logique : « le peuple qui parlait les dialectes d’une langue d’où sont sorties, par évolution, après des migrations divergentes dont nous ne connaissons que les terminaux, les langues dites traditionnellement indo-européennes ».
Si on le compare au corpus idéal qui regrouperait tous les textes connus de toutes les « cultures » indo-européennes, le corpus dumézilien n’en représente qu’une petite fraction. S’il a tout lu et beaucoup retenu, Dumézil n’a finalement bâti son œuvre qu’avec l’appui et les informations de quelques œuvres majeures. Il en a en revanche sans cesse repris et amélioré l’interprétation, de plus en plus assurée à mesure que sa méthode se perfectionnait et s’affirmait. Lui-même le reconnaissait volontiers, en amoureux et défenseur des « classiques » qu’il était :
Question : En fait, votre matériau se laisse, pour ainsi dire, réduire à un petit nombre de sources, de textes anciens.
Réponse : Pour l’essentiel, ce sont en effet les mêmes témoins que je convoque : Tite-Live, Plutarque, les Fastes d’Ovide, le RigVeda, le Mahâbahârata, l’Edda. J’ai dit un jour que mon bagage devait approcher d’une centaine de livres. Mais c’était prétentieux. Je ne dépasse guère la dizaine.

En fait, comme souvent, la vérité se situe plutôt à mi-chemin, c’est-à-dire autour de la trentaine d’ouvrages. Cette trentaine de classiques représenterait encore aujourd’hui le fonds de bibliothèque indispensable à toute étude comparative, si ce n’est à toute lecture de l’œuvre dumézilienne.
Afin de donner un ordre, un sens et un intérêt supplémentaire à l’énumération des titres de ce corpus, sans doute est-il plus judicieux de la présenter, non en adoptant un classement géographique (les œuvres latines, irlandaises, sanskrites, avestiques…), historique (de la plus ancienne, le Rigveda à la plus récente, les récits folkloriques ossètes recueillis au XIXe siècle) ou générique (œuvres littéraire, juridiques, religieuses…), mais en la distribuant autour d’une dizaine de thèmes et de dossiers. Ceux-ci résument les principales découvertes de Dumézil et renvoient à la perspective, à la philosophie générales qui ont accompagné et guidé bien souvent sa réflexion.

Conformément au principe adopté à l’instant, il était inévitable de distinguer dans l’œuvre indo-européenne de Dumézil le thèmes et les textes (ou auteurs) suivants :


a) Classifications sociales triparties (prêtres/guerriers/producteurs) :
Inde : Dès le Rigveda (X,90) et partout (ou presque) ensuite (système des trois varna)
Iran : Avesta, puis sources pehlevies et persanes.
Gaule : César (La guerre des Gaules).
Scandinavie : Rigsthula (poème de l’Edda en vers).
Scythie : Hérodote et Quinte-Curce

b) Panthéon (et, à Rome, organisation sacerdotale) :
Inde : Hymnes du Rigveda (8.35, 10.90 et 10.125 principalement).
Iran : Gâthâs de Zoroastre (extraites du Yasna, lui-même représentant une des parties de l’Avesta).
Scandinavie : Les deux Edda (la première, en vers, comporte des poèmes mythologiques et des poèmes héroïques ; l’autre, en prose, est l’œuvre de l’écrivain islandais Snorri Sturluson, 1179-1241, qui a également composé l’Ynglinga Saga).
Ombrie : Servius, Festus, Tite-Live, Plutarque et Polybe.

c) Idéologie royale :
Inde : Rituels royaux de l’époque védique (râjasûya et açvamedha) et Mahâbhârata.
Iran : Avesta.
Irlande : Tain bo Cualnge.

d) Episodes rituels tripartis :
Inde : Catapathabrâmana en particulier (rites : agnishtoma, râjasûya et açvamedha).

e) Les trois péchés du guerrier :
Inde : Mârkandeyapurâna.
Scandinavie : Gesta danorum de Saxo Grammaticus.
Grèce : Diodore.

f) Transpositions : mythe et épopée (ou « histoire ») :
Inde : Mahâbhârata.
Rome : Tite-Live (Récit des origines).

g) Histoires de premiers rois :
Rome : Tite-Live, Florus, Cicéron, Virgile.
Scandinavie : Ynglinga Saga.
Danemark : Gesta Danorum de Saxo Grammaticus.

h) Triades « ethniques » :
Rome : Properce (pour la variante à deux races : Tite-Live, Ovide, Plutarque et Florus).
Scythie : Hérodote.
Ossètes : « Chants épiques sur les Nartes ».

Nous présenterons maintenant de manière brève un certain nombre de questions soulevées par Dumézil. Il est évident qu’elles ne rendent pas compte du travail d’explication de textes et d’érudition de Dumézil : les sujets évoqués en quelques mots nécessitent des pages de commentaires pour être réellement étudiés.


1) Le Mahâbhârata :

Ce texte long de plusieurs milliers de strophes, comprenant plus d’une centaine de personnages, relate l’histoire d’un monde usé (au dharma à l’agonie) dans lequel va se livrer une bataille d’où sortira un nouvel ordre cosmique. Cette bataille sera livré entre les Pânvada (les « bons ») et leurs cousins, les Duryodhana (les « mauvais »). Dumézil, à la suite de Stig Wikander (le premier à noter de troublantes correspondances entre le Mahâbhârata et le Rig-Veda), montre que les Pândava (Pându et ses cinq fils) incarnent en fait une triade trifonctionnelle, prolongeant « une tradition très ancienne et partiellement prévédique » : la fonction souveraine est représentée par Pându (le père) et l’aîné, Yudhisthira ; la fonction guerrière revient à Bhima et Arjuna et la fonction économique aux deux jumeaux Nakula et Sahadeva. On notera le parallèle saisissant avec le panthéon Védique où l’on rencontre les deux principaux dieux souverains que sont Mitra (le magicien tout-puissant) et Varuna (le contrat personnifié), le dieu guerrier Indra (dédoublé dans le Mahâbhârata en deux personnages) et les deux jumeaux Nâsataya, donneurs de santé, jeunesse, richesse bonheur (que nous avons pour simplifier résumé sous le nom inapproprié de « fonction économique »). « L’inde présente ainsi, de l’idéologie trifonctionnelle, une double expression mythique, et dans l’aventure des dieux et dans celle des héros. »
Il montrera aussi comment Draupadi, devenue à la suite d’un malentendu l’épouse commune des cinq frères, incarne une forme connue de déesse trivalente (que l’on retrouve dans d’autres mythologie indo-européennes, par exemple romaine).

2) Mythologies Romaines :

Les Romains ont approché les mythes indo-européens une toute autre manière. Certes, théologiquement, les trois fonctions sont bien présentes à travers la triade précapitoline que forment Jupiter-Fius Dius (1ère fonction), Mars (2ème fonction) et Quirinus (3ème fonction). Mais c’est surtout dans l’Histoire de Rome, l’Histoire avec un grand « H », que les Romains ont donné pleine ampleur à leurs mythes. En mettant en lumière ce côté purement mythique des origines de Rome, Dumézil a sans nul doute réformé l’étude de la civilisation romaine. Dans toute une série d’études, il a montré que la Rome de Cicéron et d ‘Auguste avait conservé des lambeaux de mythes fort anciens. Il a ainsi établi, sans être exhaustif, qu’un certain nombre de rituels ou de récits « historiques » ne sont que des actualisations par le peuple romain (ou du moins par ses lettrés) d’un fond mythologique commun aux indo-européens. Comme aimait à le répéter Dumézil, Rome a fait descendre ses dieux sur terre. Les mythes que l’on retrouve en Inde sous forme d’épopées grandioses se sont à Rome transformés en une Histoire merveilleuse. La fondation de Rome par exemple, avec ses quatre rois fondateurs (Romulus, Numa, Tullus Hostilius, Ancus Marcius), telle que nous la présentent Tite-Live ou Plutarque, relève de la maintenant célèbre « idéologie des trois fonctions» commune à tous les indo-européens (et à eux seuls) et non pas d’un fond historique réel. Les deux premiers rois, Romulus et Numa, représentent les deux aspects de la fonction souveraine (comme Mitra et Varuna), Tullus Hostilius, avec ses expéditions guerrières, cristallise en sa personne la fonction guerrière, alors que Ancus Marcius est là pour caractériser la troisième fonction, la fonction économique. Ces découvertes ne sont pas allées sans faire des remous dans les milieux latinistes. Un homme, qui avait failli ne jamais faire de latin de sa vie, venait d’ apprendre à des spécialistes de Rome, qu’il ne fallait pas lire les sources comme ils le faisaient, c’est à dire comme le « Journal Officiel du royaume de Rome ».

3) En terre d’Iran :

L’Iran, par sa langue et par sa religion est étroitement apparenté à l’Inde. L’Avesta, livre sacré de l’ancienne religion de l’Iran, qui se réclame de Zarathustra-Zoroastre, est rédigé dans une langue très voisine de celle du Rig-Veda. Dumézil s’est naturellement penché sur ce territoire indo-européen. Il a ainsi pu interpréter une vieille légende Scythe que nous narre Hérodode (IV-5) : sous le règne de trois rois, fils du premier Scythe, « il tomba du ciel, dans la Scythie, plusieurs instruments d’or, une charrue, un joug, une hache et une coupe », dont finit par s’emparer le plus jeune : ainsi posséda-til l’emblème des trois fonctions, la charrue et le joug représentant l’agriculture et l’élevage, la hache, la guerre et la coupe la religion, théoriquement souveraine. Un autre intérêt de Dumézil fut naturellement le polythéisme iranien. Dans la théologie de Zoroastre, le rang suprême est occupé par Mazda, « le Seigneur sage ». Or ce grand dieu est entouré d’entités ou Archanges qui lui sont subordonnés et dont l’origine faisait problème. Dumézil, dans Naissance d’Archanges, puis dans Tarpeia, a montré que les Archanges occupaient des places fonctionnelles, occupées par les anciens dieux. D’autres sujets ont été étudiés par Dumézil (et ses continuateurs). Les Ossètes, peuple iranien perdu dans le Caucase et entouré de peuples caucasiques (non indo-européens), possèdent une épopée recueillie dans les temps modernes mais dans laquelle Dumézil a su mettre en lumière des traits de mythologie iranienne, voire indo-iranienne, outre le reflet des trois fonctions socio-cosmiques. En effet, les héros des temps anciens, les Nartes, étaient divisés pour l’essentiel en trois familles : les uns forts par l’intelligence, les autres se distinguant par l’héroïsme et la vigueur, les troisièmes par leur richesse en troupeaux.

4) Les dieux germaniques :

Depuis ses débuts, Dumézil a exploité avec profit les vieux mythes scandinaves. Alors qu’auparavant la plupart des savants se plaisaient à dissocier les uns des autres les différents dieux germaniques, à supposer généreusement des évolutions depuis les gravures rupestres de l’âge de bronze jusqu’aux poèmes eddiques de la fin du paganisme, à postuler l’effacement de telle divinité et le caractère tardif de telle autre, en prétextant pour ce faire d’éventuelles invasions préhistoriques ou d’influences littéraires tantôt celtiques, tantôt chrétiennes, tantôt orientales, Dumézil fit observer que les trois grands dieux Odhinn, Thorr et Freyr (ou Freyr et Reyja, Frey et Njördhr) étaient liés entre eux, et que ce panthéon s’articulait autour d’agents fonctionnels : « D’abord un dieu souverain-magicien, puis un dieu batailleur et enfin un dieu ou une déesse ou un groupe de dieux garantissant la fécondité ». Dès lors, Georges Dumézil put aisément réfuter les diverses tentatives qui avaient visés à minimiser l’antique importance d’un dieu comme Odhinn, à faire de lui une sorte de « parvenu d’origine asiatique ». Odhinn est en effet indissociable de Tyr comme Varuna (« dieu souverain magicien ») l’est de Mitra (« dieu souverain juriste ») dans le Veda. Ils représentent chacun l’un des deux aspects de la fonction souveraine dans l’ idéologie indo-européenne. On pourrait être tenté de croire que Dumézil n’a finalement fait qu’une chose : reconnaître dans chaque contrée ce qui était une triade fonctionnelle. Pourtant, il a aussi insisté sur le caractère spécifique que l’idéologie tripartie a revêtu chez tel ou tel peuple. Par exemple, dans le monde germanique, Le « dieu souverain magicien » Odhhin est toujours étroitement associé aux batailles et aux combattants. Le dieu Tyr est lui aussi sujet à ce gauchissement guerrier. Dumézil proposa cette explication séduisante : « Dans l’idéologie et dans la pratique des Germains, la guerre a tout envahi, tout coloré. » Ainsi, la contribution de Georges Dumézil aux études nordiques est double : d’une part, il a mis en évidence l’ancienneté du panthéon germanique et d’autre part, le caractère spécifique de plusieurs dieux, de plusieurs mythes, a été dégagé, cela permettant de réfléchir à la singularité du monde germanique au sein de la vieille Europe et d’expliquer, dans une large mesure, des phénomènes religieux ou culturels qui, des fiords islandais aux forêts tyroliennes, supposent l’existence de mentalités plus marquées que d’autres par la Guerre, par ses lois et sa frénésie, et volontiers enclines à développer une vue pessimiste du Droit comme de l’Univers, lequel s’effondrera au cours du « Crépuscule des Dieux ».

5) La Mythologie Grecque :

On pourra s’étonner de la place minime qu’a occupée la mythologie grecque au sein des recherches dumézilienne alors que dans le même temps celle-ci est sûrement l’une des plus riches qu’il soit. En fait, et là encore cela souligne la spécificité de chaque peuple, si la tripartition fonctionnelle est bien à la base de la mythologie et de la théologie helléniques, toute la difficulté vient de ce que les Grecs se sont offert le luxe de ne jamais le dire là où on l’aurait attendu. Un exemple relativement récent a été mis à jour à travers le choix de Pâris à qui les trois déesses Héra (1ère fonction), Athéna (2ème fonction) et Aphrodite (3ème fonction) avaient demandé d’ accorder la précellence. Pâris avait choisi Aphrodite et déclenché la guerre de Troie. Dans l’Illiade, le poète ne raconte jamais dans le détail ce mythe du Choix, il y fait seulement allusion… Pourtant tout au long du poème, les caractères spécifiques de chaque déesse du fait de leur vocation fonctionnelle sont clairement attestés. Le mythe du Choix est attesté dans d’autres mythologie indo-européenne et est bien antérieur à la rédaction de l’Illiade. L’héritage indo-européen est présent dans l’Illiade et structure largement l’œuvre ; si pourtant les actions des personnages transgressent le codage que l’on eut pu s’attendre à voir les définir, ce n’est point en conséquence d’ hypothétiques « influences orientales » mais c’es parce que les aèdes ont préféré pourvoir leurs personnages de sentiments humains.



III. Colin Renfrew et Georges Dumézil

Ce qui suit est essentiellement un résumé de l'exellent livre de Colin Renfrew, L'Enigme Indo-européenne, Archéologie et langage.

 


1 Les grandes lignes du problème indo-européen


Depuis fort longtemps, on avait constaté la ressemblance de plusieurs langues d'Europe, mais l'explication en était simple : le latin avait laissé des traces. En 1786, un magistrat anglais en poste aux Indes, Sir Williams Jones, observe la similarité qu'il existe entre le sanscrit, le grec et le latin. Ce sera le point de départ de ce que l'on peut qualifier l'énigme indo-européenne. Le fait que plusieurs langues dérivent du latin n'est pas étonnant mais on ne peut être que surpris en constatant leur parenté avec les langues de l'Inde et de l'Iran, d'autant plus qu'entre l'Europe et l'Inde ou l'Iran s'étend un large territoire où l'on parle des langues fort différentes.
Thomas Young inventa le terme d'Indo-européen pour caractériser ce groupe géographiquement étendu (on utilise aussi parfois le terme d'indo-germanique). Quelle réalité historique sous-tend cette parenté ? En faut-il trouver la source chez un peuple qui aurait migré ?
Avant le XIXème siècle, la préhistoire était peu développée et l'on ne s'était intéressé qu'à la grammaire comparée des différentes langues. A partir du milieu de ce siècle on envisagea l'hypothèse maintenant très largement admise que la similarité des langues indo-européennes était due à leur dérivation d'une langue ancestrale unique que l'on qualifia de proto-indo-européen ou d'Ursprache. Cette langue serait plus ancienne que le grec, le latin, le sanscrit ou même la langue du Rig-Veda. On supposa tout aussi logiquement l'existence d'un foyer originel ( Urheimat ) d'où seraient issus les hommes parlant cette langue. Il s'en suivit une série de lieux possibles, essentiellement au nombre de quatre : l'Asie, l'Europe centrale, l'Europe du nord ou la Russie, ce qui est très large.
Gustav Kossinna le premier, en dehors des données linguistiques, pris en compte les données préhistoriques pour donner un modèle d'expansion possible. Il attira l'attention sur la Poterie rubanée tenue aujourd'hui pour la plus ancienne poterie des premiers agriculteurs d'Allemagne et de Hollande. Il attribuait à celle-ci une origine nordique qui s'était déplacée vers le sud sous la pression indo-européenne venue du nord, puis vers l'est, de sorte que le peuple porteur de la poterie rubanée devenait l'ancêtre du groupe dont étaient issues les langues indo-européennes orientales. Parmi les populations qui avaient pu donner l'élan au processus de dispersion se trouvaient les fabricants d'une poterie décorative à la corde, la Céramique cordée. Il assimilait donc la présence des Indo-européens à l'existence de ce type particulier de céramique. Il en déduisit l'existence du foyer originel en Allemagne du Nord. En posant une équivalence entre une population préhistorique et des styles de poteries, Kossinna venait de fonder une école de pensée encore vivante aujourd'hui.
Gordon Childe se fia d'abord à cette hypothèse puis opta finalement pour une origine dans la Russie méridionale, voire anatolienne en inversant complètement le mouvement d'expansion de Kossima.
La solution archéologique la plus récente et qui fait sûrement le plus autorité est celle proposée par Marja Gimbutas qui voudrait voir naître les Indo-européens dans les steppes de la Russie méridionale (même hypothèse que Childe mais renforcée par des documents archéologiques plus importants). Pour fonder cette théorie, elle s'appuie sur la culture du Churent (i.e. culture du Tumulus, en référence aux tertres funéraires qu'on trouve sur cette aire aux époques préhistoriques), relativement homogène et que l'on rencontre dans les steppes du Pont et de la Volga. Cette expansion, en plusieurs vagues, aurait influencé la culture Vucedol en Yougoslavie, et eu une incidence significative sur la Kurganisation ultérieure de l'Europe par le peuple aux gobelets campaniformes.
Plusieurs raisons permettent de remettre en cause ces théories. Premièrement, les théories linguistiques tentent de recréer la langue originelle a partir des langues indo-européennes et voudraient en déduire la localisation de l'Urheimat (à partir par exemple de la faune et de la flore présentes dans le langage proto-indo-européen). On peut se demander jusqu'à quel point une telle réflexion est légitime. Deuxièmement, on a souvent assimilé la naissance et l'expansion d'un peuple à celle d'une céramique, de rites funéraires... Il semble bien nécessaire aujourd'hui de relativiser de tels jugements : des mécanismes beaucoup plus complexes peuvent entrer en jeu. Nous aurons l'occasion d'en reparler.
Il va donc nous falloir tenter de répondre aux deux questions suivantes : Comment devons-nous, en termes linguistiques, expliquer l'émergence de langues nettement liées ? Dans quelles circonstances historiques peut-on s'attendre à ce qu'une langue en remplace une autre ?


2 L'archéologie et les langues indo-européennes


A partir du moment où l'on s'intéresse aux premières langues de l'humanité apparaît un problème incontournable : on ne possède pas de traces écrites ! L'écriture est en effet un trait de civilisation et il faut donc s'attendre à avoir une civilisation très développée avant de rencontrer une écriture. Cependant, on peut accéder aux langues primitives par les témoignages écrits de contemporains de peuples sans écriture. La toponymie est aussi un moyen. Enfin, il se peut que la tradition orale (voir l'exemple du Rig-Veda) conserve pendant fort longtemps des pans entiers d'une configuration linguistique primitive.
L'archéologie a évidemment été un puissant secours pour essayer de comprendre comment des peuples, des civilisations se sont répartis dans le monde, comment elles ont évoluées et quels sont les liens et influences qu'elles ont entretenu entre elles. On a naturellement associé des civilisations (voire des peuples) différentes à des vestiges archéologiques différents. Quand de plus, on constatait sur un même site des "cultures" chronologiquement distinctes, on faisait immédiatement appel à des migrations ou à des invasions (ce qui n'est pas du tout évident). D'autre part, il faut bien distinguer les notions de peuple, de culture et de groupe linguistique.


3 Langues perdues et oubliées : les langues indo-européennes anciennes et nouvelles


On admet en général que les langues qualifiées d'indo-européennes ont une lignée commune et que leur évolution peut être décrite au moyen d'arbre(s) généalogique(s). Il nous faut en premier lieu tenter de cerner les similarités linguistiques à l'intérieur même des langues indo--européennes. Ce chapitre vise essentiellement à installer le décor, ô combien compliqué, de la pièce qui va se jouer.


3.1 La langue des rois Perses

L'histoire de l'empire Perse est très bien documentée par les sources grecques (Hérodote) mais le site de Persépolis ne fut mis à jour qu'en 1621 et jusqu'à il y a un peu plus d'un siècle, ce que l'on trouvait sur le terrain demeurait totalement incompréhensible. On y trouvait des inscriptions en vieux Perse datant de Darius Ier. Ces inscriptions étaient rédigées en cunéiforme. En 1839, Henry Rawlinson mena à bien son déchiffrement. Ce dernier permit aussi la lecture du babylonien et des langues assyriennes apparentées (langues différentes du vieux Perse mais écrites elles aussi en cunéiforme). Deux autres langues , également écrites en cunéiforme, nous intéresseront ici : le hittite et le hourrite (voir section suivante).
On peut ici dresser un arbre généalogique des écritures (et non des langues) cunéiformes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le vieux Perse est l'ancêtre du persan moderne comme le latin l'est pour le français et l'italien. La langue des Avestas, ces textes sacrées de la religion zoroastrienne, est une langue sœur du vieux Perse et ces hymnes remontent peut-être à l'époque de Darius malgré leur transcription beaucoup plus tardive (comme pour le Rig-Veda). La traduction du vieux perse était le premier déchiffrement d'une langue indo-européenne perdue. Cette découverte passa, et passe encore contrairement à celle non moins remarquable de Champollion, presque inaperçue.
On appelle "vieil iranien" la langue des Avestas et celles des inscriptions cunéiformes (en vieux perse). On a défini le concept (purement linguistique) de langues indo-iraniennes qui se répartissent dans l'arbre généalogique suivant avec pour deuxième branche le védique ( langue du Rig-Veda qui a donné le sanscrit puis les langues de l'Inde moderne ).

Ce tableau demeure hypothétique et ne comprend pas de nombreuses autres langues plus modernes.


3.2 Découverte du hittite et des langues anatoliennes

L'étape suivante dans l'étude des langues indo-européennes nous mène dans une région de la Turquie actuelle, l'Anatolie, à la rencontre d'une civilisation totalement disparue, les Hittites. Dans la Bible, ce peuple est évoqué comme ayant vécu au nord de la Syrie vers le VIIIème siècle avant J.-C. Au début du XIXème siècle, on retrouva un nombre important d'inscriptions hiéroglyphiques inconnues au nord de la Syrie et en Anatolie. Archibald Henry Sayce affirma avec beaucoup d'audace que l'on avait là un témoignage des Hittites... mais il n'avait aucune preuve. Tout changea quand Petrie s'empara des fameuses tablettes d'argiles (en babylonien pour l'essentiel) de Tell Amarna, l'ancienne capitale d'Akhenaton, datant pour l'essentiel des années 1370-1350 avant notre ère. Deux lettres en particulier intriguaient car bien qu'écrites en cunéiformes (donc pouvant être lues), elles demeuraient inintelligibles (car non comprises), transcrivant une langue alors inconnue. Elles étaient adressées à un roi de la terre d' "Arzawa". En 1893, on entreprit des fouilles sur le site de Boghazköy en Anatolie nord-centrale où l'on découvrit à nouveau le même genre de "langue" et en 1906, on trouva d'autres tablettes écrites elles en babylonien. Elles montraient d'une part que l'empire Hittite avait bel et bien existé et d'autre part que Boghazköy en était la capitale. Ces tablettes furent ultérieurement datées de -1200 et la langue d' "Arzawa" fut appelé la langue hittite.
En 1915, le Dr Hrozny, savant tchèque, avança dans le mystère hittite en déchiffrant cette langue. Certaines vocables étaient d'emblée indo-européennes mais la majeure partie du vocabulaire ne l'était pas. Et cependant, certains aspects grammaticaux la rapprochaient des langues indo-européennes. Aujourd'hui, les spécialistes la considèrent comme une branche distincte dans la famille indo-européenne, mais bel et bien indo-européenne.
Les textes des archives de Borghazköy comprenaient en tout huit langues différentes dont l'akkadien, la langue diplomatique du Proche-Orient antique, le hittite cunéiforme, le sumérien, le hourrite (langue ni indo-européenne, ni sémitique, qui était parlée dans le territoire du Mitanni - au nord de la Syrie et de l'Irak actuels- et connue grâce à une importante lettre trouvée dans les archives de Tell-el-Amarna), le louvite (la langue hiéroglyphique mentionnée plus haut était en fait du louvite, liée au hittite et probablement parlé en Anatolie orientale. Elle fût déchifrée en 1947 grâce à une inscription bilingue en phénicien. C'est probablement une ancêtre du lycien, langue parlée dans cette région à l'époque classique. Elle est indiscutablement indo-européenne), le palaïte (indo-européenne aussi) , et enfin une langue étrange, car non indo-européenne, nommée le hattique (ou hattien ou proto-hittique).

En hattique, quand quelqu'un parle en louvite par exemple, le discours est introduit par l'adverbe luwili (ou hurlili pour le hourrite). Alors que le hattique est lui-même introduit par hattili, le hittite est lui introduit par nesili. On sait que ceux que nous nommons les hittites, se considéraient dans la terre du Hatti (correspondances égyptiennes en fournissent la preuve). Une explication répandue consiste à dire que les hittites seraient des immigrants de langue indo-européenne (qui auraient apporté avec eux le hittite, le louvite et le palaïte) venus s'établir en Anatolie alors que les gens parlant le hattique seraient des indigènes. L'argumentation repose en grande partie sur l'hypothèse que le hittite (indo-européen) n'aurait été introduit en Anatolie que quelques siècles avant la date établie pour les archives de Boghazköy/Hattousas (-1200). D'autre part, si invasion il y a eu, elle s'est faite de façon très inhabituelle puisque les souverains hittites ont des noms et des divinités qui ne sont pas indo-européens, comme s'ils étaient issus du "peuple hattique". Signalons enfin q