samedi, 24 janvier 2009

L'Etudiant


podcast

GuD- Assas II (musique sur le Groupe Union Défense)

Par Caroline (étudiante mais pas de ce genre bien sur)

Lunettes carrées barrant un visage pisseux  encadré de longues mèches filasses, clope roulée suspendue à la lippe pendante bordée d'une barbe clairsemée, corps trop long voûté comme un saule pleureur au dessus de son café-verre d'eau, c'est l'Etudiant.

Bonne gueule de Deug de philo obtenu au rattrapage grâce à l'option pédagogie sémiologique, les poches encombrées de 10/18 aux couvertures maculées de taches de graisse, c'est l'Etudiant.

Sartre et tranches de saucisson, Bourdieu et cacahuètes.

Livres commencés, jamais finis. Quelques brillantes formules soulignées au crayon. A ressortir en soirées.

L'Etudiant attend.

On ne sait pas quoi. Lui non plus.

Avec 14 heures de cours par semaine, il a le temps d'attendre.

Bien sûr il pourrait travailler à côté mais il a bien trop peur que cela nuise à la réussite de ses études. Trop de pression quoi.

Et puis Papa associé à la CAF, cela suffit bien pour sa chambre de bonne et son bout de shit mensuel.


Alors il attend.

Il attend en buvant un café toutes les heures et demie.

Le patron du bistrot lui voue une haine sans limite. L'Etudiant s'en branle. Il se fout bien de l'opinion de ce petit commerçant sans doute vaguement lepéniste qui gagne déjà bien assez de fric comme ça.

Même pas de café équitable dans ce bouge d'ailleurs, mais bon, c'est le moins cher du quartier, alors c'est là que l'Etudiant attend.

Pour s'occuper les mains, il tripote son pendentif africain et le fait tintinnabuler contre le badge antifa qui décore le revers de sa veste de treillis.

L'Etudiant est un résistant. Il vomit les fachos. Il n'en a jamais vu du reste.
Sans doute sa seule présence suffit-elle à dissuader ces bas du front de venir exhiber leurs chemises brunes et leurs bottes à clous.

Mais il sait qu'ils sont là, partout, innombrables, planqués dans tous les coins et prêts à surgir au moindre signe de relâchement de sa part.

L'Etudiant pousse un long soupir accablé. C'est tout de même assez crevant de résister comme ça. Mais ça en vaut la peine… Il entend déjà la voix de Malraux résonnant face au panthéon : « Entre ici l'Etudiant…. ».

A cette évocation l'Etudiant aurait bien souri mais il craint que cela finisse de l'épuiser.

Il n'a pas souri depuis la libération de Florence Aubenas.

Faire la gueule, c'est montrer qu'on est concerné par les malheurs du monde.

Comment sourire quand tant d'africains crèvent la dalle ?

Il se serait bien investi dans l'humanitaire d'ailleurs mais il fait de la tension et est allergique au soleil.

Un petit groupe de frères de lutte en joggings passe justement le long de la terrasse. Il leur adresse un humble salut, respectueux mais complice. Des doigts sympathiquement dressés vers le ciel lui répondent.

L'Etudiant a à nouveau presque souri. Ces fraîches facéties de jeunes discriminés l'amusent beaucoup.

Il attend toujours.

Il attend que les heures passent et l'amènent lentement vers la nuit et les retrouvailles avec tous ses potes disséminés dans les diverses facultés de la capitale.

Ils joueront une heure ou deux à la playstation puis sortiront boire d'innombrables bières en dénonçant avec véhémence les agissements de la salope Sarkozy qui, avec sa putain de réforme, risque de ruiner la politique de démocratisation de l'enseignement supérieur et le bel égalitarisme citoyen dont ils sont les fiers et brillants produits.

L'Etudiant est l'avenir du pays. Il le sait.

L'Etudiant est l'avenir du monde. Un avenir radieux.

12:18 Publié dans Education | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : étudiants, etude, faculté, paris, gauchiste, bobo, société actuelle | |  Facebook

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